Le monstre politique

Le monstre politique

A ma sœur Loubna et à ma voisine Chaînez, fauchées en plein vol, au début de leurs vies de femmes …

A toutes les Fatima, Zahra, Hadji, Noria, Sy, Amina, Soa, Indira, Gigi ….. sœurs de souffrances et de résistances.

A Femmes en lutte 93. Au groupe femme de la Coordination Sans papiers du 93.


«  En étant tendre avec cette partie de soi qui est la plus dure à embrasser, en offrant davantage à la courageuse fillette meurtrie qui nous habite toutes, en exigeant d’elle moins d’efforts surhumains pour exceller, nous pouvons l’aimer dans la lumière et dans la nuit, nous pouvons calmer sa frénésie de perfection, encourager son envie d’accomplissement. Peut-être alors serons-nous capables d’apprécier davantage tout ce qu’elle nous a appris  ». Audre Lorde


Décennie 1  : l’Arrachement du corps maternel

Trois petites filles jouent dans le salon, sautent sur les sderder[1], jeunesse innocente au son de la cocotte de harira[2]. Grande Sœur, Petite Fille, Bébé Malade ne voient rien venir.

Tapie sous la table, ses yeux embuées de larmes, Petite Fille entend, elle voit mais ne dis rien…. Sa bouche, marquée par des hurlements silencieux, elle regarde avec effroi, en serrant fort les mains de Grande Sœur et Bébé Malade.

Bang, Bang….

Bang, Bang devient sa berceuse.

Le black out s’installe peu à peu, minutes après minutes, mois après mois, années après années, la source d’amour maternelle, au visage tuméfié, disparaît du paysage et les souvenirs s’évanouissent.

Le fracas de la colère et de la violence s’imprime en elle, marquée au fer rouge, Petite Fille de 3 ans agite ses poings, donne des coups de sabres pour chaque agression, des coups de têtes pour chaque balayette.

La Petite Fille, si douce et câline,  devient un Petit Monstre de Combat.

La vie continue. Grande Soeur et Bébé Malade vivent avec ce Petit Monstre de Combat. Et le Papa. La famille poursuit son chemin, sans le regard affectueux de la Maman. Elle a disparu de l’autre côté de la Méditerranée.

4 ans plus tard, une  femme entre dans la dar [3]en chaume du bled. Bébé Malade lui court dans les bras. «  Maman  ». Le Petit Monstre sent la colère l’habitait. Qui est cette femme  ?

La colère se transforme en rage, en rejet et en haine. Cette dar devient son centre de détention juvénile. Avoir 7 ans et se sentir emprisonnée. Barrière affective,  Barrières de la langue. Barrière des souvenirs enfouis. Ce n’est plus une petite fille, c’est un Petit Monstre de Combat. Et un monstre n’a pas besoin de la douceur insupportable et agressive d’une «  imma  [4]».

L’adolescence arrive. Le monstre voit son corps changé pour devenir une «  femme  ». La violence intérieure et les agressions extérieures. Ses mains dans l’ombre qui veulent toucher ses seins, se glissent dans sa culotte. Ces corps qui se frottent à elle… Ces mains, Ces corps comme autant de nouveaux coups de sabres à son âme. Le Petit Monstre de Combat imprime son enveloppe. Il devient visible : poils, graisse, des tonnes de graisses, cheveux gras, poils au menton… Se camoufler en corps hideux qui «  leur  » fera tourner la tête vers une autre proie. Barrière du corps contre les agressions.

L’adolescence pour une femme arabe n’est pas la mue corporelle de la chrysalide en papillon. C’est la mue vers l’asservissement du corps aux regards et volontés de l’Homme.

Décennie 2  : Vole, vole petite soeur

Petit Bébé a 14 ans. Petit Bébé à sa «  imma  » ne sait plus comment se protéger, elle. Se Réfugier dans la maladie ne fonctionne plus. Se défendre contre les tyrannies du père et de la belle-mère épuise toute son énergie. Elle préfère s’envoler vers d’autres cieux. 4 étages plus bas, elle se sent libre, avec perte et fracas.

Bang, bang, de nouveau, le son des corps des femmes fracassées.

Le Petit Monstre de Combat ne pensait pas que  la rage et la tristesse pouvait devenir plus puissante. Le monstre sent grandir en elle un sentiment destructeur  : la culpabilité.

A cette nouvelle croisée des chemins de la perte et du deuil, La Petite Fille choisit son camp. Le souvenir de Petit Bébé s’imprime en elle contre cette tyrannie  : une lumière intérieure se met à grandir, Petit Bébé Fracassé devient le phare du petit monstre. Face à la tyrannie, Petit Bébé lui montre la voie de l’humanisme.

Mais la colère persiste. Contre Lui, contre Elle, contre la société. Des pulsions intifadiennes l’animent, contre ces bouches silencieuses, ces injustices criantes  : exploitation, racisme, sexisme, pauvreté, galère, violences …. Le Petit Monstre de Combat devient un monstre politique, l’engagement collectif devient sa lampe frontale. Pour trouver sa voie.

Les colères sont multiples, ravageuses. Ses émotions tourbillonnent de sa tête aux viscères, à lui donner envie de vomir. Elle crie sa rage d’être au monde, cette difficulté à vivre. «  Si elle n’écrit pas ce qu’elle ressent, si elle ne s’affirme pas et ne revendique pas ses droits, elle ne survivra pas[5] ». Alors le monstre politique crie, écrit, s’organise et chante un monde meilleur. Elle se saisit de cette tribune pour jeter les questions, les horreurs. Elle puise dans sa rage pour crier son espoir. Les lectures politiques réparent, car elles expliquent son monde. Le Monstre Politique comprend que son histoire n’est pas une anomalie. Ce quotidien fait écho à d’autres «  tragédies d’une trajectoire  ». « à qui on délaisse l’assiette la plus sale pour la part la plus maigre[6] ».

Mais un son sourd l’habite d’années en années. Le tumulte des réunions et des actions n’assomment pas les cris silencieux, les cicatrices restent à vifs… Le souffle de la lutte des classes, le grisement des actions et du collectif ne guérissent pas tout.

Recachée sous une table, le monstre politique hurle avec fracas sa détresse… L’enveloppe corporelle ne contient plus rien. La colère et la rage ne l’aide plus à respirer et avancer. Elle revit les heures sombres du premier Big Bang de violence familiales. Elle revit ça tapie sous la table et comprends le mot  : Répudiation, une Imma renvoyée au bled, sans papiers, trahie par son mari, sans avoir dit au revoir. Cette déchirure, ce secret brisé collapse de toute part le Monstre politique, la Petite Fille réapparaît, puissante de douleurs et de gémissements.

Allongée dans une ambulance, sauvée par Grande Sœur, elle accepte l’enfermement. Les regards jugeants ne l’encombrent pas. Elle veut trouver sa voix. A tout prix. Même si il faut passer par la case psychiatrie.

Elle rencontre d’autres félés comme elle. D’autres convalescents de la douleur et de la peine. D’autres victimes de ce monde barbare. Même enfermés, la solidarité et la beauté rayonne de ces têtes abîmées. Mère endeuillée, père alcoolisé, lesbienne harcelée, femme violée, pauvre humilée, schizophrène illumineux… La joyeuse équipe du Pavillon Giraudoux s’enlacent et se délestent de ces poids des années. Les fous ne sont pas à l’intérieur. Les fous sont ces autres si violents et brutaux.

Le petit monstre devient un monstre féministe. Devenir féministe l’a maintenue. Devenir féministe lui permet de mieux envisager ses relations, de comprendre la dépendance des femmes envers les hommes. Un besoin  : lutter contre cette concurrence entre les femmes.

Apprendre à aimer les femmes, valoriser leurs luttes, pour apprendre à s’aimer. La femme enfouie en elle crie au monde qu’une  femme n’est ni faible, ni impure, ni sale. Une femme est résistante, une femme est combattive, une femme est une bombe à retardement. Dégoupillons cette force des femmes à la face du monde  ! Le petit monstre féministe essaie de retrouver sa «  Imma  », de la voir comme un sujet. De laisser ces deux corps amputées l’une de l’autre fusionner de tendresse mère/fille.

Décennie 3  : Corps paternel enchaîné

Mais IL est encore là. Il a peur de cette possible entente. Il ne peut s’empêcher de reprendre le centre de sa vie. En plus, Lui, cassé par la vie d’ouvrier, par les humiliations infligées par son parcours migratoire, lui-même est un corps fracassé. Ses poumons s’assèchent au rythme de la chaine, le capitalisme pompe son énergie vitale. Il est malade. Il agonise sous les yeux impuissants de ses enfants. Il mérite toute l’attention. IL ne mérite pas de souffrir ainsi malgré toutes les souffrances dont il est le responsable. La Petite Fille fait la paix pour qu’IL parte en paix. Les sons du respirateur, les odeurs de la bétadine et les sons insidieux de la machine remplissent la chambre. IL ne peut plus rien dire. L’ouvrier abattu par la chaîne devient ce lion enchaîné au respirateur. IL est terrorisé. IL demande qu’on sonne le glas pour lui. IL ne croit plus en rien. Vit sa fin comme sa sentence pour ses actes dans cette vie. Mais la Petite Fille reste la petite fille à son papa. Elle l’accompagne avec sa famille jusqu’à son dernier repos dans cette terre berbère, dont la séparation lui a aussi brisé le corps. A deux pas de son Bébé. La famille se divise encore. Les morts et les vivants.

Le monstre de combat rejaillit. Sa vie splite en deux. Une partie dans la lumière et une partie dans la noirceur. De nouveau ce combat  : humanisme ou barbarie. En vouloir à la terre entière, s’effondrer de douleur dans les rues, vouloir rejoindre sa famille de l’au-delà. «  S’étendre sur l’asphalte et se laisser mourir  »? Le corps s’impose comme espace de survie où la petite fille se camoufle sous des couches adipeuses. Le morbide colonise sa vie et son corps. Le monstre ressurgit, lui permet de tenir et de revenir vers la Lumière. Retrouver son intégrité physique, psychique, sociale. Telle est sa quête. Même si la vie freine à chaque décennie son avancée.

 

Vers des Décennies de lumière

Mais Elle n’est plus seule. Petite Fille n’est plus seulement un Monstre de combat ou politique. Petite Fille a trouvé l’Amour en tant que femme. Cette gentillesse colonise aussi sa vie et son corps. Irradie le quotidien et projette l’avenir vers la lumière. La vraie force n’est pas ce hooliganisme du combat permanent. Les tatouages de survie. Les armures de protection extérieure.

Elle comprend grâce à l’amour de cette femme, que la force n’est pas que dans le visible. Elle a choisi l’antithèse d’elle-même. Le roseau qui ne plie jamais malgré les tempêtes.

La boîte noire réduit mais ne disparaît jamais. Peu à peu, l’enveloppe corporelle fond. L’armure devient intérieure.

Les cicatrices suintent de temps en temps, ravivant une douleur aussi vive qu’aux premiers traumatismes. Petite fille ressurgit avec perte et fracas. Mais au lieu de répondre par les coups et l’abandon, Petite Fille devenue Femme, l’entoure de tendresse, de Hnina, la berce, la câline et lui pardonne. Pour qu’advienne le soleil.


 «  Mon travail consiste à habiter les silences dans lesquels j’ai vécu et à les peupler de moi-même jusqu’à ce qu’ils résonnent de la musique des beaux jours et du fracas de la foudre. Alors, il ne restera plus de place en moi pour ce qui a été, excepté la mémoire de la douceur, éclairant ce qui peut advenir et doit advenir.   [7] Audre Lorde


[1]             Sdeder  : salon marocain, banquette

[2]             Harira  : soupe marocaine

[3]             Ldar  : maison en arabe

[4]             Imma  : maman en berbère

[5]             ETXEBARRIA Lucia, Un miracle en équilibre, Editions Héloïse d’Ormesson, 2006

[6]             Extrait de la chanson de Casey, Tragédie d’une trajectoire

[7]             Audre Lorde, Cancer du sein, L’expérience d’une lesbienne noire féministe, extrait de  Journal du cancer suivi de Un souffle de lumière, Editions Mamamélis,  TROIS, 1998.

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